De la numérisation des revues à leur déconstruction numérique


Processualité documentaire et agencement des textures numériques : bases de données, archives ouvertes, épi-revues, « deconstructed / distributed journals »

Notes exploratoires publiées dans :

Les Cahiers de la SFSIC, N°2 Avril 2008, p.15-17

Jean-Max Noyer, Gabriel Gallezot Olivier Ertzscheid, Ghislaine Chartron

Les transformations de la sphère éditoriale scientifique sont à l’œuvre avec vigueur, depuis le début des années 90 et elles sont loin d’être stabilisées. Le passage d’un mode d’édition « blanchi sous le papier » avec ses dispositifs de fabrication, (leur sociologie) de financement, de légitimation (critériologie de sélection scientifique) distribution, vers un mode éditorial numérique, hypertextuel complexe s’est accéléré depuis une dizaine d’années.

Face. Face à l'explosion continue des savoirs disponibles. Face à la perméabilité chaque jour plus grande des champs scientifiques, à leur reconfiguration permanente et à la place toujours plus grande de l'interdisciplinarité et de la transdisciplinarité. Face à la crise de l'édition et aux rentes de situation de quelques monopolistiques éditeurs. Face à la babélisation des expertises et à la crise de l'autorité académique qu'elle met en exergue. Face au mouvement de l'open access et à l'ensemble de ses dérivés (science commons, archives ouvertes et/ou institutionnelles, sciences citoyennes, etc.). Face à la mise en place de nouvelles énonciations scientifiques, de nouveaux agencements collectifs d'énonciation et face à leur structuration et à leur légitimité grandissante. Face à l'explosion des usages scientifiques de sites, de données, d'API, de corpus non-originellement scientifiques. Face aux interfaces évolutives proposées pour l'accès et pour le traitement des données disponibles pour les chercheurs ou offrant un intérêt scientifique. Face à une transition encore en train de se faire entre la "science" et la "science 2.0". Face à tout cela, le monde académique (éditeurs, universitaires, ingénieurs, professionnels de la documentation) cherche et tatonne pour savoir, ce qui dans une transition déjà actée, relèvera demain de la réelle nouveauté disruptive et/ou du simple effet de mode passager.


http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00288310/fr/

http://www.articleofthefuture.com/S1048984310001402/ 

La première phase de ce passage est à présent bien avancée et la saturation des formes héritées du papier, toujours présentes au cœur des premières réalisations numériques est en cours. Une seconde phase est en cours de déploiement. Elle consiste à mettre l’édition numérique « au milieu » des conditions de production / circulation des savoirs scientifiques… Il s’agit en effet de penser et de concevoir des dispositifs qui soient l’expression la plus adéquate de ce couplage structurel.

Les mémoires numériques ont mis très rapidement en évidence la complexité des processus d’écritures scientifiques, les chaînes plus ou moins longues de transformations des textes, les morphogenèses documentaires. Bref, face à une exhibition de plus en plus forte des dimensions processuelles et collectives des textualités scientifiques à travers la mise en mémoire d’un nombre croissant de traces produites par les chercheurs, l’édition scientifique doit repenser la manière dont elle a fondé son efficacité et sa légitimité sur une sélection relativement simple d’objets éditoriaux finis comme hypostases des savoirs scientifiques, comme effacement relatif (du processus de production scientifique lui-même, comme expression de l’imaginaire égalitaire de la redistribution des savoirs.

L’édition scientifique doit aujourd’hui permettre d’habiter les communautés d’œuvres, les agencements qui produisent et font circuler les documents, comme « incomplétude en procès de production ». Il s’agit de prendre en compte les dimensions complexes des procès d’écritures scientifiques et de favoriser le travail de recherche, en particulier, en décrivant de manières fines les onto-éthologies conceptuelles (1)au cœur des pratiques. Il s’agit encore de permettre l’établissement de chemins pertinents, de connexions, entre les hétérogenèses documentaires, des fragments et des formes courtes les plus labiles aux textes stabilisés et sanctifiés en passant par les « working papers », les corpus de données quelconques… qui sont convoqués au cours du travail de recherche, de lectures-écritures.

L’édition scientifique doit donc tenir compte des transformations générales de production des savoirs scientifiques. Il nous semble aujourd’hui, que ces modes de production et de circulation des savoirs font monter vers elle, une quadruple interrogation. D’une part celle qui concerne la tension entre les savoirs stables et les savoirs métastables, voire instables quand ces derniers émergent loin des équilibres, dans les zones de dissensus et d’indétermination. Celle qui concerne la variation des rapports différentiels entre les régimes d’évaluation des savoirs scientifiques. Celle qui concerne la gestion des points de vue et les pratiques cognitives. Celle enfin, qui concerne la gestion-représentation des processus et des morphogenèses qui expriment les dynamiques et « éthologies conceptuelles » formant le milieu associé, plus ou moins mouvant de ces savoirs. L’immense et incessant travail de commentaires, de réduction critique puis d’expansion et de dissémination des savoirs. Cette dernière donne encore plus d’importance au problème des frontières, de leur variabilité et de leur « formes ». Plutôt zones fluctuantes, principes de traduction, croisements de trajectoires de problèmes et de concepts, plutôt zones de différenciation et / ou d’intégration que ligne de démarcation.

Proposer des modes éditoriaux qui prennent en compte cela, constitue un des enjeux majeurs des Archives Ouvertes et de l’Open Access sous toutes leurs formes.

En effet, si l’accessibilité en ligne des documents se généralise et se banalise notamment à travers différentes formes de dispositifs (des moteurs spécialisés pour la recherche de références bibliographiques, des équipements de numérisation/mise en ligne d’articles ou d’ouvrage, des plateformes dédiées à publication de revues électroniques ou d’archivage de documents numériques)… la diversité, l’inventivité des formes éditoriales semble en reste.

Après l’avènement et la quasi saturation du premier modèle éditorial numérique, il s’agit d’expérimenter dans le domaine des SIC un modèle d’epi-revue. L’objectif de cette nouvelle forme de publication consiste à appréhender l’écriture non plus sous des formes d’objets éditoriaux finis, mais ouverts. Ouverts sur « l’incomplétude en procès de production » qui est la caractéristique des communautés d’oeuvres aujourd’hui. Il s’agit de d’explorer un autre aspect des Archives Ouvertes (mise en visibilité des travaux des chercheurs et nouvelles critériologies éditoriales), celui qui consisté à mettre en évidence les dimensions complexes procès d’écriture et de création.

Cette voie éditoriale, n’est pas nouvelle. L’Overlay Journal (l’épi-revue) est envisagé par Ginsparg , le fondateur d’ArXiv en 1996i : « he discusses the possibility of information services provided as an ‘overlay’ within the Physics e-print archive » (Smith, 1999). Citons en exemple d’overlay journal : « Geometry and Topology » qui se construit sur arXiv (http://www.maths.warwick.ac.uk/gt/), l’initiative de l’université de Californie qui utilise le « fonds » d’articles de ses propres dépôts (http://repositories.cdlib.org/peerreview/overview.html), celle du Boston College qui procède de même (http://escholarship.bc.edu/peer_review_list.html) ou encore les virtuals journals in Science and Technology (http://www.virtualjournals.org/vjs/) publiés par the American Institute of Physics and the American Physical Society.

Peter Suber définit lui, l’Overlay journal de la manière suivante: “ An open-access journal that takes submissions from the preprints deposited at an archive (perhaps at the author’s initiative), and subjects them to peer review. If approved (perhaps after revision), the postprints are also deposited in an archive with some indication that they have been approved. One such indication would be a new citation that included the name of the journal. Another could be a link from the journal’s online table of contents. A third could be new metadata associated with the file. An overlay journal might be associated with just one archive or with many. Because an overlay journal doesn’t have its own apparatus for disseminating accepted papers, but uses the pre-existing system of interoperable archives, it is a minimalist journal that only performs peer review. It is important to FOS (Free Online Scholarship) as an especially low-investment, easily-launched form of open-access journal. (Guide to the Open Access Movement, http://www.earlham.edu/~peters/fos/guide.htm#o)

Les dimensions proposées dans cette définition et dans les exemples sus-cités sont toutefois trop minimalistes comme l’indique P. Suber et semblent se résumer à une compilation/sélection de textes.

En effet le modèle d ‘épi-revue, qui consiste, dans sa forme initiale (Ginsparg 1996ii) à sélectionner des eprints (pré ou post prints) pour en faire un objet éditorial singulier nous semble trop frileux. Or cette conception est aujourd’hui amendée non seulement par le web 2.0, notamment pas la possibilité d’agencement d’unités documentaires hétérogènes (vidéo, screencast, podcast, billet de blog, tag, … cf Post-Génomicsiii, SciLinkiv, Open Social Scholarshipv) mais encore par les progrés réalisés dans le traitement des corpus documentaires ; le développement des approches associatives et cartographiques relativement complexes.

Si l’on associe à ce procès l’open peer commentary et l’open peer review Il s’agit alors, autant de mettre en avant le principe de percolation, que de rendre visible les traces d’un parcours cognitif ou encore de rendre compte des actants des structures, des dynamiques socio-cognitives constitutives d’un domaine, d’un champ de recherche L’un objet éditorial étant nécessairement toujours pris dans un processus.

De ce point de vue nous nous situons, avec légèreté et humour, dans le cadre d’une perspective déconstructiviste faible de la notion de revue. (Voir Jacques Derrida, Ulysse gramophone,. Deux mots pour Joyce, Édition Galilée, 1987, Paris et The Deconstructed (or Distributed) Journal – an emerging model? J. W. T. Smith The Templeman Library, University of Kent, UK

De notre côté, nous souhaitons élargir cette notion en développant notamment la fonction éditoriale et tous les artefacts techniques qui pourront mettre en évidence le « procès d’écriture ».

1Alliez É, La signature du monde ou qu’est-ce que la philosophie de Deleuze-Guattari,

Paris, Éd. du Cerf, 1993. Plus précisément le chapitre III, Onto-éthologies : « C’est à cette

science non galiléenne qu’il appartient « de mettre en évidence le chaos dans lequel plonge le cerveau lui-même en tant que sujet de connaissance » (p. 203) émergeant au fil de connexions incertaines, selon des figures rhizomatiques donnant lieu à individuations et bifurcations. Si bien que la question devient celle d’une éthologie de la pensée susceptible de suivre les sillons inconnus que trace dans le cerveau toute nouvelle création (de concepts, de fonctions, ou de sensations) : « de nouvelles connexions, de nouveaux frayages, de nouvelles synapses… Comme une image matérielle que la biologie du cerveau découvre avec ses moyens propres et qui n’est pas sans conditionner la nature onto-éthologique du concept ». Nous utilisons « onto-éthologie » dans un sens plus pragmatique.

i Ginspar g, P. “Electronic publishing in science – winners and losers in the global research village”, 1996. http://xxx.lanl.gov/blurb/pg96unes co.html

ii Ginspar g, P. “Electronic publishing in science – winners and losers in the global research village”, 1996. http://xxx.lanl.gov/blurb/pg96unes co.html

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